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La durabilité à l'aune des "green bonds" genevois. Manuel Wildhaber, directeur Finance & Banking chez EB Advisory (article Le Temps, mars 2018) - EB Advisory La durabilité à l'aune des "green bonds" genevois. Manuel Wildhaber, directeur Finance & Banking chez EB Advisory (article Le Temps, mars 2018) - EB Advisory

La durabilité comme facteur d’accès au capital : L’expérience des « Green Bonds » genevois

 

Le succès genevois des émissions d’obligations vertes

La place financière genevoise s’est démarquée par les deux premières émissions de « Green Bonds » suisses : la première (75 millions de francs) par Helvetia Environnement SA, leader suisse dans la gestion de déchets, afin de financer le centre de tri le plus moderne de Suisse. La deuxième par l’Etat de Genève, avec un emprunt obligataire vert de 620 millions de francs destiné au financement de bâtiments à haute efficience énergétique (le Centre médical universitaire, l’Hôpital Gustave Julliard et la Maternité).

Le retour d’expérience de ces deux émissions est particulièrement positif pour l’ensemble des acteurs. La table ronde organisée début février par l’association « Sustainable Finance Geneva » avec entres autres les deux émetteurs, a été l’occasion de le relever : la complexité administrative et les coûts de vérification (environ 25’000 francs pour Helvetia Environnement) supplémentaires d’un « green bond » par rapport à une émission obligataire classique sont largement compensés par les retombées positives. Le bénéfice principal avancé par les parties est celui de la réputation et de l’effet d’image, en démontrant un positionnement fort en faveur de la durabilité pour Helvetia Environnement et l’Etat de Genève. Le même argument avait d’ailleurs été mis en avant par Apple lors sa deuxième émission de « green bonds » en 2017 (1 milliard de USD dédiés à financer un système robotisé de recyclage pour l’Iphone) comme une preuve de son engagement envers les objectifs de l’accord de Paris (2).  Au niveau de l’investissement, la facilité avec laquelle ces obligations vertes purent être placées sur le marché (double sursouscription dans le cas de l’Etat de Genève) confirme l’acceptation d’un investissement plus durable, avec un rendement à maturité en ligne avec celui des obligations classiques, et ce même pour la catégorie plus risquée du « high yield » dans laquelle se situe Helvetia Environnement.

Qu’est-ce qu’un « Green Bond » ?

Comme toute obligation, une obligation verte est un emprunt financier émis par un Etat ou une entreprise. Cette dette à court, moyen ou long terme est mise sur le marché par une banque d’investissement et est financée par des investisseurs institutionnels ou privés. La spécificité des obligations vertes réside dans la définition précise de l’utilisation des fonds : les capitaux levés sont exclusivement destinés à financer les projets mentionnés dans les documents légaux de l’émission, qui doivent répondre à des critères environnementaux liés à la transition écologique (énergies renouvelable, efficience énergétique, transport, eau, émissions de carbone, gestion des déchets, actifs naturels, etc.). Cette spécificité requière la mise en place d’une démarche environnementale claire tant au niveau de l’organisation émettrice que des projets financés.

Comme la notion de « green » est encore relativement floue dans le monde financier, un effort de standardisation est déjà en marche. Un émetteur peut désormais choisir entre une adoption volontaire des « Green Bond Principles » de l’International Capital Market Association, ou une labellisation centralisée, plus contraignante, par une organisation comme la Climate Bonds Initiative ou LuxFlag au Luxembourg.  Dans les deux cas, en sus d’une définition claire de l’utilisation des fonds dans les documents légaux de l’émission, l’approche requiert la participation d’un vérificateur externe indépendant, ainsi que la mise en place de processus internes de suivi adéquats.

Vers une accélération de l’impact de la durabilité sur l’accès au capital

A l’échelle globale, on estime aujourd’hui que les émissions de « green bonds » ont doublé chaque année depuis 2015, pour atteindre 155 milliards de dollars en 2017 (3).

Bien qu’il semblerait, selon la CBI que les « green bonds » présenteraient jusqu’ici un léger avantage de rendement sur le marché secondaire par rapport aux obligations normales, l’historique courte de ce marché spécifique ne permet pas encore de tirer des conclusions définitives. Aussi, la supériorité des « green bonds » en termes purement financiers n’est donc pas encore acquise à l’heure actuelle. Mais cette situation pourrait rapidement changer au vu des derniers développements sur le front de la finance durable.

En effet, l’adoption de critères de durabilité par les institutions financières subit actuellement une accélération sans précédent : Un sondage effectué en 2017 (4) auprès de 161 fonds de pension internationaux indique qu’aujourd’hui près de deux tiers de ces institutions planifient d’augmenter substantiellement leur allocation durable dans les trois prochaines années, et qu’aucun des répondants n’envisage de la réduire.

Au-delà des mouvements de portefeuilles, la véritable révolution réside dans l’intégration accrue de l’analyse durable au cœur des attentes de rendements ajustés au risque des investisseurs : la motivation principale de ces réallocations ne relève pas de l’impératif éthique, mais bien de la perception des risques d’investissement et de la performance à long terme face aux défis du changement climatique notamment. A ce sujet, on notera que la tendance se transmet désormais aux gestionnaires de fonds, comme en témoigne la lettre annuelle de Larry Fink, le dirigeant de Blackrock, aux CEO d’entreprises, où il leur rappelait en substance que son groupe gère plus de 1700 milliards de dollars en stratégies actives, que Blackrock était libre de désinvestir des entreprises en cas de désaccord sur leur stratégie de long terme, et que « pour prospérer sur le long terme, chaque entreprise doit non seulement délivrer de la performance financière, mais aussi montrer comment elle contribue positivement à la société» (5).

Aussi, la dynamique des flux sur les marchés des capitaux est déjà en train de s’infléchir en direction des entreprises ayant une stratégie de durabilité crédible. Cette réallocation n’en est certainement qu’à ses débuts, en particulier dans le marché obligataire, où l’atteinte d’une certaine masse critique garante d’une liquidité suffisante est une condition nécessaire pour catapulter les « green bonds » vers une acceptation plus large.

Quelles conséquences pour les PME romandes, les villes et les cantons ?

En conclusion, alors qu’on connaissait déjà bien l’importance des questions de durabilité au niveau de la perception des consommateurs et du Goodwill des entreprises, avec les « Green Bonds », la durabilité est en passe de devenir un critère déterminant d’accès au capital. Et ceci concerne autant nos villes, que nos cantons, et nos PME, quelle que soit la catégorie de leur risque obligataire.

A l’heure de la production énergétique décentralisée, de l’écologie industrielle avancée, et des vastes plans de mobilité multimodale au sein des agglomérations, la solution des «Green Bonds» ouvre de nouvelles perspectives de financement aux institutions prêtes à se démarquer par la durabilité de leurs politiques. Dans ce domaine, une perception de risque d’investissement moindre pour les projets de transition écologique pourrait amener une amélioration du risque crédit bienvenue, en particulier pour les régions périphériques où certains projets d’envergure nécessaires demeurent difficiles à financer.

Au final, ceci vient confirmer un message « win-win » que nous défendons depuis plusieurs années : outre son importance sociétale, le positionnement sur l’axe de la durabilité est désormais aussi une question de coût moyen pondéré du capital, et doit donc rapidement trouver sa place dans l’agenda stratégique des responsables de PME romandes, comme dans celui des institutions étatiques.

Manuel Wildhaber
Directeur Finance & Banking
Edgar Brandt Advisory S.A.

Sources :